Enquête moléculaire

Assis sur un banc de parc, Mathis attend ses amis. Le jeune athlète ignore qu’à ce moment précis, il fait l’objet d’un grand débat. Dans son corps, ses propres molécules tiennent un conciliabule. L’heure est grave et la conversation est animée. Mais, suivez-moi : on va se faire tout petits – microscopiques, même! – pour aller les espionner…

Tendue, Adrénaline s’adresse à ses collègues :

— C’est une catastrophe! On n’a jamais vu autant d’hormones et de neurotransmetteurs se dérégler en même temps!

Elle fixe intensément Sérotonine et Dopamine, ses compagnes d’infortune, avant de s’écrier :

— Il faut absolument trouver le coupable!

— Oui, ben, bonne chance! rigole Dopamine. Franchement, je ne vois pas ce qui a pu se passer. Mathis, il était là, bien tranquille, dans l’aire de restauration du magasin. Puis ses amis sont arrivés et… vlan! Tous les départements se sont emballés!

Sérotonine a soudainement une idée :

— Une allergie alimentaire, peut-être?

— Il n’a rien avalé! réplique Adrénaline.

— Je l’ai! s’exclame Sérotonine. Une poussée hormonale. C’est tout à fait normal à son âge…

— Pfff, réagit Dopamine, on est déjà passés par là et ça ne ressemblait pas du tout à l’explosion d’hier!

Incapable de rester tranquille, Adrénaline se promène de gauche à droite :

— C’est à n’y rien comprendre! Mathis, c’est un champion! Le meilleur attaquant de son équipe de soccer. Tout fonctionne au quart de tour d’habitude. Quand je déploie mon département, il y a toujours une bonne raison : un match, un examen, un appel dans le bureau du directeur… Mais là, rien! Et, hier, on a tellement perdu les pédales qu’on a fait battre le cœur comme si on courait un marathon. Je ne sais plus quoi faire!

Raisonnable, Sérotonine tente de réorienter le débat :

— Restons calmes. Et revenons plutôt aux éléments déclencheurs… Pourquoi pas une dispute avec ses amis?

— Non, tout baigne de ce côté, répond Dopamine.

— Le stress d’un match à venir? propose Sérotonine.

Mais Adrénaline tranche :

— Toutes les compétitions de la saison sont terminées.

À court d’idées, Sérotonine lance à tout hasard :

— Et si Mathis avait perçu une menace?

— À part les sushis périmés, rétorque Adrénaline, un brin irritée, qu’est-ce qui pourrait être menaçant dans l’aire de restauration du magasin?

Voyant que l’ambiance s’assombrit, Dopamine intervient :

— Hum, si je peux me permettre… Je comprends que la situation d’hier a amené un peu de désorganisation dans nos départements, mais… Moi, personnellement, je n’ai pas trouvé ça désagréable. Ben, oui, quoi! On s’est bien amusées. Je dirais même que je serais prête à recommencer.

Si les molécules avaient des yeux, ceux-ci s’agrandiraient sous l’effet de la surprise. Comme Adrénaline a l’air sur le point d’exploser, Sérotonine tente de se montrer conciliante :

- C’est vrai qu’en fin de compte aucun dommage n’a été causé. Et puis, bon… c’est une exagération d’affirmer que tous les systèmes étaient surexcités…

Adrénaline est furieuse :

— Justement, je suis contente que tu amènes le sujet! Toi et ton équipe, vous étiez où exactement pendant qu’ici c’était le bazar?

— Ne m’en parle pas, soupire Sérotonine, j’ai dû travailler avec des effectifs réduits. On aurait dit que tout le département s’était donné le mot pour partir en congé juste à ce moment!

— QUOI? DES VACANCES?

— Allez, laisse-la tranquille, fait Dopamine, une petite pause, ça fait du bien à tout le monde!

— Oui, revenons plutôt à notre affaire, suggère Sérotonine, qui sent le vent tourner. Il faut trouver qui a fait le coup…

Pendant que les molécules sont dans le noir, Mathis repère ses amis. Dans le parc, au bout du sentier, il y a Omar, Liam, Arno… et Emma. Dès que Mathis voit cette dernière, ses joues rosissent. Il n’entend pas les « Oh non! Ça recommence! » lancés au niveau atomique. Il n’a d’yeux que pour la coupable du grand chamboulement. D’ailleurs, celle-ci s’approche, tout sourire, alors que le cœur de Mathis, lui, s’emballe comme s’il disputait un grand championnat.


Donner des frissons

Il y a toujours eu des rumeurs étranges à propos de la ferme de mon oncle. C’est vrai qu’au clair de lune, l’endroit donne la chair de poule. Cette vieille bâtisse, isolée au milieu des champs, a l’air d’abriter quelque chose qui sommeille et qui attend…

Dès mon arrivée, j’espérais entendre des coups contre les murs ou des fantômes qui chuchotent mon nom… Quelle déception! Il n’y avait aucune bizarrerie à signaler dans le coin, à part peut-être mon oncle lui-même. Celui-ci vivait en ermite et avait ses petites manies. Les rares fois où il ouvrait la bouche, c’était pour me rappeler de ne laisser personne entrer dans la maison. En fin de compte, l’ennui était la seule chose qui menaçait d’être mortelle ici!

C’est à partir du troisième soir que les évènements ont pris une tournure intrigante. Dans mon lit, je fixais le mur du fond, lorsque, par la fenêtre, j’ai vu une fille émerger du boisé.

Ses longs cheveux roux étaient en bataille et elle portait un justaucorps défraîchi qui datait d’une autre époque. D’un pas assuré, elle a traversé le champ avant de sauter sur la clôture délimitant le parterre. Là, après avoir trouvé son équilibre, elle s’est mise à exécuter des arabesques, des cabrioles, des saltos arrière, des doubles sauts carpés… Cette drôle de fille était toute une gymnaste!

Étonnée, je me suis approchée de la fenêtre. C’est à ce moment que l’étrange athlète s’est immobilisée. Je ne pouvais pas voir son visage, dissimulé derrière sa chevelure, mais je savais qu’elle aussi m’observait. Quelques secondes se sont écoulées, puis, soudainement, elle a fait un entrechat. Sans réfléchir, je l’ai imitée… C’est ainsi que notre curieuse amitié a commencé.

Ce soir-là, je me suis découvert des talents. À force de suivre ses gestes, j’ai effectué des mouvements incroyables. J’ai fait la roue et même un grand écart! Mais, après avoir réussi une vrille, je me suis rendu compte que ma camarade nocturne avait disparu. J’étais affreusement déçue.

Le lendemain matin, je n’ai rien dit à mon oncle. Ce grognon aurait pu la chasser. J’ai gardé mon secret et j’ai attendu la nuit…

Quand la rouquine est réapparue, je me trouvais déjà à la fenêtre. Comme la veille, elle a traversé le champ avant de bondir sur la clôture. Puis, dans les ténèbres, nous avons recommencé notre duo. Moi, d’habitude incapable de réussir une simple roulade, j’enchaînais désormais les triples demi-tours et les sauts japonais. Je n’avais plus de limites, l’espace m’appartenait.

Dans la pièce, l’atmosphère était enfiévrée. J’avais soif de liberté, tout me semblait possible. Quand j’ai vu la fille marcher – à l’horizontale – le long de la clôture, je n’ai même pas sourcillé. J’ai tout bonnement décidé de faire pareil… En défiant toutes les lois de la physique, je me suis mise à arpenter les murs de ma chambre. Désormais, j’y adhérais comme une araignée.

J’ai marché au plafond pendant un bon moment. Quand je suis enfin redescendue, j’ai jeté un œil sur la barrière. Mon amie n’y était plus. Non. Elle se tenait là, juste derrière la fenêtre.

La crainte m’a fait reculer d’un pas. Le jeu me semblait soudainement moins drôle. D’autant plus qu’elle me faisait maintenant signe de la laisser entrer.

J’ai hésité trop longtemps. Elle a alors commencé à donner des coups contre la vitre. J’ai hurlé avant de fuir dans le corridor, où j’ai trouvé mon oncle à moitié endormi.

Lorsque j’ai cessé de trembler, nous sommes retournés dans ma chambre. Là, du doigt, j’ai voulu montrer où était la fille, mais, en voyant le mur, j’ai senti le sang se retirer de mon visage : au fond de la pièce, il n’y avait aucune ouverture… Apparemment, la fenêtre n’avait jamais existé.

Mon oncle affirme que j’ai rêvé. Mais pour tout dire, je n’en suis pas si sûre. Et je regrette parfois de ne pas avoir laissé entrer la surprenante créature. Depuis, comme tout le monde, je suis fascinée quand j’aperçois des gymnastes défier la gravité. Ce n’est cependant pas pour les mêmes raisons que leurs prouesses me donnent des frissons.


Biographie

Karine Lambert.

Karine Lambert
© Studio Espace urbain

Née à Montréal, Karine Lambert fait un baccalauréat en biochimie à l’Université McGill avant d’enseigner les sciences au secondaire. Passionnée par l’écriture depuis toujours, elle poursuit, parallèlement à sa carrière, des études littéraires à l’Université du Québec à Montréal, où elle obtient une maîtrise en 2013. Spécialisée en littérature jeunesse, elle affectionne particulièrement les romans policiers et les récits d’épouvante. Ses premières histoires, elle les a créées afin de transmettre le goût de la lecture à ses élèves. Depuis, 24 romans se sont succédé, dont L’élixir du baron Von Rezine (finaliste du Prix du Gouverneur général 2017), Cabane sinistre (gagnant du prix Tamarac 2022) et Le bal des monstres (gagnant du prix Jeunesse des univers parallèles 2023). Aujourd’hui, Karine Lambert partage son temps entre l’écriture, l’animation d’ateliers en milieu scolaire et de nombreuses tournées littéraires qui lui permettent de rencontrer ses jeunes lecteurs et lectrices partout au Canada.