Volubile


David Goudreault.

David Goudreault
Photo : Marianne Deschênes

Dis-moi dix mille mots de chez nous, de québécois, de vernaculaire d’Amérique francophone, de langue bouturée fleurissant au sommet de la francophonie. Enracine notre trajet commun, défriche les routes de notre portage et rappelle-moi les voyages de nos phrases faites corps vivaces, paroles vivantes. Drôle de bibitte, rappelle-nous l’unicité de nos horizons, de nos animaux sauvages, de nos arbres encore debout malgré la monoculture envahissante du dialecte monétaire. Ne me laisse jamais m’encabaner dans ma propre carcasse, empêche-moi de m’étouffer en avalant ma langue de travers.

Kayak prêt à fendre le sens, fais glisser ta parole volubile sur le sexe offert et affamé de ma curiosité, trempe ta langue dans l’oreille de notre histoire, fais-nous jouir en créole, en espéranto, en joual, en masse! Laisse courailler les sons les plus doux, les plus durs, les plus forts entre nous. Et encore, permets-nous de canoter vers les horizons à refaire. Même si ça grafigne, prends-moi par le cœur, par les tripes, fais-moi grimper toutes les collines, toutes les montagnes susceptibles de faire planer ma voix, bourlinguer mes cris, dériver mes chuchotements jusqu’à bon entendeur. Sans niaiser, j’ai tant à dire. Les ancêtres de mes aïeuls ont sculpté tant de mots. Mes arrière-grands-parents ont tricoté tant de phrases. Mes parents ont patenté tant d’expressions. Mon héritage est immense, lourd comme un paquebot, plus fragile qu’un radeau, il se déploie et devient armada; ma langue traverse les océans.

Sur le dos des achigans ou des caribous, nos légendes ont voyagé, forgé le langage. De la scène jusqu’au courriel, sans s’enfarger dans les québécismes, les mots vieillis là-bas en usage ici ou les emprunts à l’amérindien, on parle vrai. Nos mots goûtent le territoire, l’histoire à écrire, l’avenir à inventer. Loin des menteries sur la qualité de nos paroles, sur la pureté de notre langage, on s’obstine à brandir nos poèmes et nos vérités à la face du monde. Petits cousins de personne, frères et sœurs de tous les peuples prêts à prendre notre main, nous ne survivons pas; nous vivons! Vivaces comme le français en Amérique du Nord, de rencontres en métissages, on se raconte à nos manières. Les drapeaux sont des couvertes; les corps se glissent dessous et s’offrent leurs langues. De la Louisiane au Manitoba en passant par le Québec, nos enfants apprennent aussi à tirer la langue.

Le sourire aux lèvres, la peur au ventre, encore des millions de francophones francophiles partagent des sons, des mots, des phrases, des strophes, des chapitres, des poèmes, des romans, des contes, des chansons qui les unissent, les tressent ensemble. Au Québec, comme un brûlement ne pouvant être apaisé qu’à l’extérieur de soi, en prenant vie et voix, nos expressions et nos accents nous construisent et nous révèlent à nous-mêmes. Alors seulement, une fois incarnés par les mots partagés entre nous, on peut rencontrer les autres.

Dis-toi mille mots de chez toi et rappelle-toi dix mille fois que tu parles québécois. Lorsque l’on nomme sa propre vérité, il ne faut jamais craindre de déparler.


Biographie

David Goudreault a été le premier Québécois à remporter la Coupe du monde de slam de poésie. Après cet honneur qui l’a révélé à Paris, en 2011, le gouvernement du Québec lui a remis la Médaille de l’Assemblée nationale du Québec pour ses réalisations artistiques et son engagement professionnel. Ce travailleur social passionné transmet aux jeunes du Québec, aussi loin qu’au Nunavik, et à ceux de la France son amour de la langue française par une prise de parole poétique, créative et déterminée. Poète et slameur à ses heures, il a produit trois recueils de poèmes et autant d’albums. Sur son plus récent, La faute au silence, on peut d’ailleurs l’entendre avec Grand Corps Malade. En 2015, il a entamé la publication d’une trilogie dont les deux premiers tomes, La bête à sa mère et La bête et sa cage, ont connu un succès retentissant. En avril 2017, il a publié le dernier tome de ce florilège, Abattre la bête.