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Office québécois de la langue française

Simon Boulerice


L’enfant en aquarelle

À l’école, et même dans sa famille, on ne savait pas grand-chose de Ludovic Ranger, tant il était discret, toujours reclus dans sa chambre. Étudiait-il le monde pour mieux s’y faufiler? S’en excluait-il? On n’aurait pas pu dire. On savait néanmoins qu’il était un garçon aussi doux que sa chevelure, qu’il avait de soyeuse. La preuve : il avait toujours refusé de jeter des galets dans le lac, de peur de blesser les poissons.

Les larmes lui montaient rapidement aux yeux, et ce, depuis toujours. Un jour, lors d’une promenade hivernale avec son père, il avait croisé deux canards les pattes cimentées dans la glace d’un étang. Ils n’avaient même plus la force de se déloger. Leurs ailes remuaient à peine. À leur côté, un gobelet Coke était coincé lui aussi, pétrifié comme un cadavre touché par la lave du Vésuve, à Pompéi. Ce qu’il y a de particulier, c’est qu’on n’aurait pas pu dire avec exactitude pourquoi les larmes de Ludovic coulaient. Était-ce pour les canards figés ou le verre de plastique? La vérité était des deux côtés. Ludovic prêtait de l’humanité à tout, aux animaux autant qu’aux objets inanimés.

C’était un enfant délicat qui éprouvait un malaise à faire saigner les petits fruits rouges. Il mangeait peu de framboises, et s’il lui arrivait d’en avaler, il le faisait la bouche bien close et se brossait les dents aussitôt les fruits gobés, en espérant ne pas trouver de saignement ou de grains enchâssés dans le creux de ses molaires. Lorsqu’il se brossait les dents, il épargnait l’eau le plus possible. Il aurait utilisé l’eau de pluie si la météorologie avait été son alliée, tellement Ludovic avait horreur du gaspillage.

Une année, pour Noël, il avait demandé des pastilles d’aquarelle. Dans un livre, l’enfant avait vu une œuvre peinte à l’aquarelle. Instantanément il avait été conquis. Les effets de transparence et la luminosité le touchaient, ce qu’il n’éprouvait pas devant les œuvres peintes à l’acrylique ou à l’huile, nettement plus denses. Il avait reçu les pastilles les plus abordables de la pharmacie, un modeste pinceau et un calepin d’artiste avec plus de reconnaissance qu’un autre enfant en aurait éprouvé en recevant une voiture téléguidée ou un jeu vidéo dernier cri. Ses larmes étaient sincères.

Reclus dans sa chambre, en humectant son pinceau dans de la neige fondue, l’enfant passa le temps des Fêtes à peindre silencieusement des paysages tendres et des portraits purs. Bientôt, les pastilles furent épuisées, le calepin rempli et les poils du pinceau rabougris. Ludovic ne voulait plus dépendre de personne ni d’aucun commerce pour pratiquer son art de lumière.

Ludovic eut donc envie de créer sa propre peinture. Il fit des recherches éclairantes avant de recueillir ses pigments naturels et de les incorporer à sa recette d’aquarelle faite de gomme arabique, de miel, d’huiles essentielles de thym et de clou de girofle (qu’il surnommait dans sa tête cou de girafe). Pour remplacer les poils fourchus du pinceau, Ludovic coupa des mèches de sa propre chevelure. Plutôt que de voler des feuilles blanches, l’enfant jeta son dévolu sur le bac à recyclage. Il fit ses œuvres sur l’intérieur des cartons de lait, sur les boites de pizza, sur des rouleaux de papier hygiénique. Pour diluer ses pastilles de couleur faites maison, Ludo eut l’idée d’utiliser sa salive, puis éventuellement ses larmes. Il n’avait qu’à penser au sort des canards et des déchets dans la glace pour que les larmes lui montent aux yeux.

Bien des années plus tard, les œuvres de jeunesse de Ludovic Ranger – des déchets magnifiés – furent exposées dans des musées. On ne s’expliqua jamais le grain particulier de ses aquarelles, qui n’était pas dû à ses pigments, ni au cou de girafe, ni à sa chevelure. Peut-être était-ce le sel de ses larmes d’enfant qui donna un rendu unique à ses œuvres? Peut-être pas non plus.

Ma vie vole haut

À l’époque, dans ma manière de parler anglais, il y avait une poésie accidentelle qui rappelait celle d’un enfant se dépatouillant avec le langage. Celui qui dit apprendre ses leçons « de tout son cœur » plutôt que « par cœur ».

Je gérais mes erreurs sans honte, en souriant avec la fraicheur de l’enfant fourvoyé.

Dans ma classe d’anglais, au début de mon passage à l’école secondaire, j’avais pris la parole devant toute la classe : « For Christmas, I received some silver. » Mon enseignant avait souri tendrement et m’avait expliqué la distinction entre la devise et le métal. Un peu plus tard, durant cette même année scolaire, j’avais traduit le concept de « color blind » par « une personne aveuglée par les couleurs qui désire désespérément voir le monde en noir et blanc ». Le daltonisme m’était une anomalie aussi obscure que celle que je venais de créer et dont je croyais la sobre Christiane Charette affligée.

Ma force était du côté des cours de français. Je performais haut et fort, et les piles de livres que j’avalais le soir me solidifiaient, m’éloignant irrémédiablement des poésies accidentelles de mon registre anglophone. Et pourtant, je ne fus pas à l’abri de ma plus fulgurante méprise adolescente.

Je devais être en 2e secondaire lorsque j’entendis une animatrice télé particulièrement érudite dire « à vau-l’eau ». Je me souviens des guillemets qu’elle avait mimés dans l’air, avec ses doigts, comme si elle mettait en exergue son intelligence. Elle nous signalait : « Attention, je vous livre quelque chose de raffiné, de rare. » J’eus le réflexe présomptueux de m’approprier cette expression singulière, sans en chercher l’orthographe et encore moins la signification. Enlisé dans une forme de paresse intellectuelle qui m’évitait d’ardues et superfétatoires recherches dans le dictionnaire, j’avais sottement déduit qu’aller à vau-l’eau était une chose heureuse. En grande partie grâce à sa connivence sonore, sa proximité musicale avec vole haut, vau-l’eau m’inspirait un lieu utopique, sans conflit. Un Xanadu, comme le disait l’écrivain américain Theodore Sturgeon.

Je commençai à l’utiliser à toutes les sauces.

–   Comment ça va, Simon?

–   Ça va à vau-l’eau!

–   Super!

Utiliser l’expression de l’animatrice érudite me rendait spécial. J’étais ébloui par son savoir et sa verve. Pour signaler à mes amis que ma vie allait bien, je leur disais que ma vie allait à vau-l’eau. Tous acceptaient la chose, convaincus des vertus bénéfiques de ce lieu, tant mon enthousiasme était crédible.

Beaucoup ont sourcillé, mais jamais personne ne m’a repris. Peut-être parce que je me suis gardé d’employer cette expression en m’adressant à un enseignant. Et peut-être aussi mes amis me donnaient-ils raison parce que j’avais toujours le nez dans un livre et que ma bibliophilie semblait m’immuniser contre les méprises de cette envergure.

Rétrospectivement, je considère que j’avais raison : ma vie allait effectivement à vau-l’eau. Ça n’allait pas. Je me faisais croire que tout roulait à merveille, mais c’était faux. Je disais avec un sourire étincelant que ma vie était en déroute. Je tournais sur moi-même, sans repère. Je courais à ma perte, au milieu des corridors anxiogènes d’une école qui ne m’offrait aucun répit. À ma polyvalente, où la violence verbale résonnait dans chaque recoin, où l’homophobie était tonitruante comme l’époque, permissive, il n’y avait aucune oasis. Aucun Xanadu haut en couleur. Qu’un paysage résolument daltonien.

Mes camarades de classe étaient dupes de ma joie feinte. Ma vie volait atrocement bas, à tire-d’ailes, mais à ailes blessées. Ma vie était bancale comme mon niveau d’anglais.

Ma manière de me protéger aura été de dire que tout allait mal en souriant à perte de vue.


Biographie

Simon Boulerice.

Simon Boulerice
© Camille Tellier

Formé en écriture, en danse et en théâtre, Simon Boulerice est un touche-à-tout épanoui. Chroniqueur radio (Plus on est de fous, plus on lit!) et télé (Formule Diaz et maintenant Cette année-là), il navigue également entre le jeu, la mise en scène et l’écriture. Il écrit du théâtre, de la poésie et des romans, tant pour adultes que pour enfants. Parmi sa quarantaine de titres, il est l’auteur des célébrés Simon a toujours aimé danser, Martine à la plage, JavotteEdgar PaillettesPIGLes garçons courent plus viteFlorence et Léon et L’enfant mascara. Ses œuvres, traduites en sept langues, ont été nommées, notamment, aux Prix littéraires du Gouverneur général, aux Prix des libraires et aux Prix de la critique. Son roman Je t’aime beaucoup cependant, paru en septembre 2018, a récolté des critiques enthousiastes. Son plus récent roman, L’abri le plus sûr, est paru en février 2019. À 36 ans, Simon Boulerice fait encore le grand écart au moins une fois par jour. Pour l’heure, ses os et ses muscles tiennent bon.