Matthieu Simard.

India Desjardins
Photo : Stéphanie Lefebvre

Je me suis perdue en chemin.

C’était peut-être à l’angle de deux rues. Mais c’était peut-être aussi dans le temps, à une autre époque. Une époque où, lorsque je me perdais, je levais les yeux et je regardais autour de moi, à la recherche d’un indice qui pouvait m’aider à m’orienter. Maintenant, je suis nomade du numérique. S’il m’arrive de me perdre, je regarde mon téléphone et je lui demande de me géolocaliser pour me ramener à bon port. Comme en ce moment.

Mais quel est mon port, exactement? Quand je suis arrivée dans cette ville, tout était nouveau, inconnu. Étant originaire d’un petit village, tout me paraissait gigantesque et hors de portée. J’ai loué mon premier appartement dans un petit quartier où j’ai recréé cet esprit de village, où je me suis sentie dans un cocon, où mon pâtissier, mon nettoyeur et mon facteur me reconnaissaient et me disaient bonjour. J’avais même un aiguiseur de couteaux avec qui j’échangeais quelques blagues chaque année. J’ai changé plusieurs fois d’appartement, selon qu’un nouveau propriétaire me mettait à la porte, qu’un bail se terminait, que je déménageais avec un amoureux, que je me réinstallais seule après une séparation. Mais je n’ai jamais changé de quartier, ni de pâtissier, ni de nettoyeur, ni de facteur, ni d’aiguiseur de couteaux.

Le jour où je m’étais perdue à l’angle de deux rues de ma nouvelle ville, j’avais un peu paniqué. J’avais alors trouvé une cabine téléphonique pour appeler ma sœur. Je lui avais dit : « Je suis perdue. » Elle m’avait répondu : « Peut-être pas. Regarde où tu es, tu es peut-être chez toi. » Et elle avait raison. En levant les yeux, j’avais aperçu un appartement à louer et j’avais réalisé que j’étais exactement où je devais être. J’ai adopté ce quartier, que je quitterai bientôt, non sans une certaine nostalgie. Les prix ayant explosé, je n’ai plus les moyens d’habiter ici. Et ça m’attriste. Peut-être même encore plus que lorsque j’ai quitté mon village natal. Parce que c’est ici que je suis devenue celle que je suis.

Et maintenant, je ne sais plus trop où aller.

Aujourd’hui, j’ai décidé de visiter des maisons dans un nouveau quartier où tout me semble inconnu. Et entre deux visites qui m’ont déprimée, durant lesquelles je me suis sentie un peu déracinée, je suis tombée dans la lune et, après avoir marché plusieurs minutes, perdue dans mes pensées, je n’ai plus reconnu l’endroit où je me trouvais.

Je m’assois sur un banc et je cherche mon chemin sur mon téléphone. La petite roulette grise apparaît, m’indiquant qu’un court délai sera nécessaire au téléchargement de ma géolocalisation. Je la regarde tourner. Les yeux fixés sur l’écran de mon téléphone, je deviens anxieuse. C’est long. Je le tapote nerveusement.

Après plusieurs gestes d’impatience envers mon appareil – à me voir trépigner comme ça, on pourrait me confondre avec une toxicomane en plein sevrage –, j’accroche une autre application. Celle de la galerie de photos. J’y vois la plus récente : celle de mon échographie. Je souris. Un sentiment de paix m’envahit immédiatement, et je réalise le ridicule de la situation. Et tout ce qui a changé. Cette impression d’être prisonnière. Sédentaire du virtuel pour être nomade dans le réel.

Je dépose mon téléphone. Je lève les yeux. Je regarde autour. Je glisse une main sur mon ventre. Je vais me retrouver.

Avec elle, je serai chez moi partout.


Biographie

Née le 15 juillet 1976 à Québec, India Desjardins commence sa carrière comme journaliste pour des magazines avant de se consacrer exclusivement à l’écriture de romans. Sa série pour adolescents Le journal d’Aurélie Laflamme remporte un vif succès dans la francophonie dès sa sortie en 2006. En plus d’être traduite en Allemagne, en Italie, en Lituanie et au Portugal, la série a fait l’objet de deux adaptations cinématographiques, en 2010 et en 2015. Reconnue pour son humour, sa sensibilité et son imagination débridée, India Desjardins aime varier les histoires, les styles et l’âge de ses personnages au gré de son inspiration.