Gribouillis


Natasha Kanapé Fontaine.

Michel Garneau

l’élan qu’on prend pour écrire
on le prend souvent dans le gribouillis
un mot ici une fleur un mot là
un p’tit bonhomme

moi j’ai un petit cheval
que je dessine depuis oh
depuis cinquante ans
il ne rue ni ne se cabre
peut-être piaffe-t-il parfois
il est d’une belle équanimité
mon petit cheval c’est une image heureuse
c’est mon fétiche mon totem et ma signature

je fais aussi des visages
qui se modiglianisent et se picassounent
et finissent souvent par me francisbaconiser
une belle grimace

mais mon petit cheval
et chaque visage posent la question
que c’est dans le monde
que je cherche tant à dire?

toute cette fricassée que je barbouille ici
n’est qu’un registre des essais de ma vie
répond d’avance notre Montaigne
tiens barbouilles c’est pas loin de gribouillis

Balzac déclare :
Mon café fait du gribouillis dans ma cheminée.

il y a donc le gribouillis écrit
qui est aussi une barbouille
et le gribouillis sonore
qui est aussi le borborygme
bruit produit par le déplacement des gaz
dans l’intestin ou l’estomac
oh imaginons ensemble
juste pour le plaisir
les borborygmes d’un troupeau d’éléphants

car les mots nous permettent
de savoir et dire les choses
et d’imaginer d’autres choses
et de dire la pensée
et le langage est toujours plus grand que nous
et si nous entrons attentifs et respectueux
dedans cette cathédrale de l’héritage
on peut vivre plus vivre mieux plus large plus profond

et je dis que le seul accès à la sagesse passe par les mots

mais les mots se laissent faire entièrement
c’est nous qui en sommes responsables
les affreux les trompeurs abusent d’eux
comme des parents déments
et faut se méfier pas des mots non
mais des beaux et des mal parleurs

et ça n’a rien à faire avec le « bon français »
ou la bienséance

rappelons-nous toujours qu’après tout le français
c’est du joual latin
non méfions-nous des menteurs qui vendent
et des vendeurs qui mentent

j’étais présent un jour que Gaston Miron
répondant à une question sur le devenir
d’une langue québécoise
a dit
je me sacre totalement qu’on dise cheval
ou ch’fal ou joual ou wawoual
tant qu’on dit pas horse

oui jouissons bien fort de toutes nos parlures
et sachons que la langue c’est le corps
et que l’accent c’est l’âme
et que toutes les langues sont superbes
et que tous les accents sont délicieux

sautons de nos gribouillis
vers le meilleur de notre parole
dans le courage de vouloir tout dire
faisant confiance au langage
qui est en même temps
qu’un petit cheval frisque
un grand joual sauvage
qui reviendra toujours au galop
nous éblouir d’un coup
de sa crinière en flamme
et nous emporter
dans l’émotion de sa beauté





Biographie

Michel Garneau est un poète, dramaturge, musicien et comédien québécois, né à Montréal le 25 avril 1939. Il quitte l’école à l’âge de 14 ans et devient animateur à la radio dès l’âge de 15 ans. Il enseignera pendant plus de vingt ans à l’École nationale de théâtre du Canada à Montréal. Auteur de plus d’une quarantaine de pièces de théâtre, il a aussi traduit et adapté des œuvres de Shakespeare et de Garcia Lorca. Il a également traduit la poésie de Leonard Cohen. La plupart de ses pièces ont été montées et publiées. Il est compositeur et interprète de sa musique et de ses chansons. Michel Garneau a, notamment, un rire légendaire.