Matthieu Simard.

Matthieu Simard
Photo : Sarah Scott

Deux douzaines d’années en moins et l’adolescence bousculante, les cheveux trop longs, les bras tout autant, l’amour à portée de main et les filles éclatantes, j’avais il y a longtemps des envies de découverte que la quarantaine et le sérieux du monde étouffent aujourd’hui. C’était des envies irréfléchies, des soubresauts spontanés qui me poussaient à droite et à gauche, au sud et au nord, fureteur partout et tout le temps, à la recherche de réponses à des questions que je ne me posais même pas pour vrai. C’était la découverte pour la joie de découvrir.

La bibliothèque Côte-des-Neiges, la Maison de la presse internationale quelques rues plus haut, un road trip à Baie-Comeau, la cachette de revues érotiques de mon père, le stationnement du centre d’achats Beaumont où la dame dans sa Jetta blanche nous avait klaxonnés parce qu’on faisait peur aux mouettes. Partout où on allait, partout où j’allais, je trouvais quelque chose à apprendre, quelque chose à voir pour la première fois, quelque chose à comprendre – ou à ne pas comprendre, ce qui était encore mieux.

Il y avait dans mes élans curieux des histoires de filles, imaginaires ou non, mais aussi beaucoup d’amis, et des nuits à parler sans se perdre, à s’écouter encore plus. À partager un café – nous nous sentions si vieux –, à pleurer parfois. D’un moment à un autre, d’un lieu à un autre, nous nous retrouvions et chaque fois ce que nous apprenions sur les autres était nouveau. Fureteurs de l’intérieur des gens autant que de la vie tout autour, à la découverte de leurs origines, de leur passé et de leur présent.

Puis nous avons eu à la maison ce modem 14.4k. Et, sur le Mac Classic familial, Netscape Navigator. Et lentement, au fil des demi-heures qu’il fallait pour télécharger une petite image, à la mesure des pages qui s’affichaient sur le moniteur, sous les cris stridents du modem, ces pulsions d’explorer physiquement l’univers se sont emmitouflées très creux au fond de moi, et j’ai laissé toute la place à ce fureteur-là, qui n’était plus moi. C’était une beauté tout autre, logicielle, et je parcourais désormais le chemin de la découverte en restant immobile. C’est du bout des doigts que je déterrais l’inconnu. Rapidement, il y eut dans ce petit écran un accès à l’infini, au majestueux, au laid comme au beau. Un accès à tout. Toutes les choses que je ne connaissais pas s’y trouvaient, et je n’avais plus besoin de mes amis, de mes amours, plus besoin de bouger, de voyager pour trouver les réponses aux questions que je ne me posais même pas pour vrai.

Peut-être parce que c’était rendu trop simple, ou peut-être parce que j’ai vieilli et que les envies irréfléchies ont laissé place aux besoins raisonnés, j’ai cessé de chercher partout pour le plaisir de chercher partout. Sans doute était-ce trop facile, les yeux illuminés par l’écran, de trouver des trésors, j’en ai perdu le goût, deux douzaines d’années plus tard, le dos voûté, la barbe grise, les responsabilités d’adulte toujours plus évidentes, et la nostalgie foisonnante.


Biographie

Né en 1974 à Montréal, Matthieu Simard a fait des études en droit et en journalisme. Pendant plus de six ans, il a affinée sa plume en tant que concepteur-rédacteur dans une agence de publicité. Très polyvalent, il a été chroniqueur au journal Voir Québec et au Journal de Montréal, en plus d’agir à titre de concepteur, scénariste et coréalisateur du site Web maintes fois récompensé de la série télévisée Musée Eden, diffusée à Radio-Canada. En tant qu’auteur, il a publié depuis 2004 cinq romans à succès. Il vient d’ailleurs de terminer le scénario de l’adaptation cinématographique de l’un d’entre eux, Ça sent la coupe (2004), qu’on pourra apprécier dans les salles obscures en 2017.