Cursive


Amélie Panneton.

Amélie Panneton

Quand tes doigts glissent à pas feutrés sur le papier, c’est qu’il est tôt et que les caprices du clavier, le S qui craque sous l’auriculaire et les miettes coincées entre les touches, brusqueraient quelque chose – l’idée de la nuit qui continue à déteindre sur le matin, peut-être, ou les possibles déjà ténus de la première lumière. La fenêtre donne sur la rue qui donne sur la ville. Tu les vois tracer leurs angles : la rue s’engage dans une courbe abrupte, la ville casse les rondeurs diffuses des nuages. Devant toi, le papier n’a pas de lignes. Tu peux y avancer comme on saute dans une piscine : en en troublant violemment la surface à l’entrée, puis en suivant les vagues les plus prometteuses.

Lorsque tu as commencé l’école primaire, tu avais hâte d’apprendre à lire. Tu n’avais pas pensé qu’il faudrait aussi écrire. Le premier matin, dans la cour d’école, une guêpe a fiché son dard dans le pouce de ta main droite. La directrice a nettoyé la plaie et t’a consolée dans son bureau. C’est elle qui t’a raccompagnée jusque dans ta classe. Mme Doucette, quatre pieds onze pouces et rousseur permanentée, t’y attendait avec une craie, un tableau et une consigne : ton prénom en lettres attachées, s’il te plaît. Tu as toujours tenu ton crayon entre le pouce, l’index et le majeur, le bout de tes trois doigts appuyant fort sur l’extrémité. Ce matin-là, la craie s’est glissée au même endroit. Ton pouce enflé a frissonné. Tes lettres tremblotantes se sont blotties dans un coin du tableau. Mme Doucette n’a pas souri. Va falloir que tu travailles sur ta main d’écriture, a-t-elle dit en reprenant la craie. Ç’a pas d’allure qu’une fille écrive mal de même. Au-dessus de ta misérable tentative, elle a tracé ton prénom d’une main assurée. Il y avait des frisottis sur le A initial; le L décrivait une courbe dramatique. Même à cinq ans, tu avais trouvé ça excessif.

Plus tard, tu t’en souviens, Mme Doucette te referait faire trois fois la feuille d’exercices sur laquelle vous deviez aligner les F majuscules. Pas le droit aux lettres moulées. Il fallait les boucles encombrantes que Mme Doucette avait dessinées au tableau. Tu te cabrerais une fois, deux fois, puis tu manquerais le cours de musique. Tu terminerais la feuille d’exercices. Qu’est-ce qu’il reste des lettres à fioritures de Mme Doucette? Aujourd’hui, ton écriture cursive n’a presque rien retenu de ces leçons : elle est brouillonne et irrégulière, chevrotante sous tes mauvais stylos Bic. Sur le papier sans lignes, tu aimes la voir se débattre. Les petits E qui s’avalent presque eux-mêmes, les T croches dont les branches s’agitent comme les bras des noyés. Tu aimes qu’elle soit lente, qu’elle se traîne derrière la pensée; tu aimes que tout effort pour la presser retentisse dans le poignet, étire le dos de la main, écrase le bout corné de ton majeur. Et si on la force à trop se dépêcher, elle se venge et devient indéchiffrable. Des barbots, avait dit Mme Doucette en voyant tes pitoyables F majuscules. Un code, voudrais-tu répondre aujourd’hui; un code secret, un brin de résistance, un éclat de lumière. Une petite fille qui, après avoir sauté dans l’eau à pieds joints, fait l’étoile au beau milieu de la piscine.


Biographie

Amélie Panneton est née en 1985. Elle a grandi en Acadie et vit maintenant à Montréal. Elle est l’auteure du recueil de nouvelles Le charme discret du café filtre (La Bagnole, 2011), du roman Petite laine (Ta Mère, 2017) et d’un roman jeunesse, Comme une chaleur de feu de camp (Hurtubise, 2017).